Le numérique et les espaces scolaires (extrait webinaire)

Le numérique crée une forme de porosité entre les espaces scolaires (la classe), les espaces interstitiels et sociaux (les couloirs de l'établissement ou l'extérieur) et privés (à la maison). La tendance du ATAWADAC, qui veut dire anytime, anywhere, any device, any content (accéder à tout type de contenus, sur n'importe quel appareil, n'importe où et n'importe quand), interroge les enseignants sur la manière d'investir ces espaces et l'accompagnement à proposer aux élèves. Avec Anne Lehmans, professeure en sciences de l’information et de la communication, et Cheikh Ibra Ndiaye, enseignant formateur en didactique des langues et en numérique éducatif, doctorant en sciences de l’éducation. Extrait du webinaire « Les compétences numériques en classe et hors temps de classe »."

Transcription

"Le numérique en classe et hors la classe" Romain Vanoudheusden, présentateur.

-On l'a compris, ces compétences sont travaillées en classe, évidemment, mais elles le sont aussi hors la classe.

En classe, hors classe...

À quoi cela correspond-il, Anne ?

Anne Lehmans, professeure en sciences de l'information et de la communication, Université de Bordeaux.

-En effet, le numérique, finalement, installe une forme de porosité entre les différents espaces, et c'est un vrai problème.

Porosité entre espaces scolaire, non scolaire, public, privé...

à travers les réseaux sociaux numériques, l'usage du Smartphone, qui est complètement généralisé, par les élèves, mais aussi par les enseignants et par les parents, et la pervasivité des technologies qui nous entourent, dans notre vie, en permanence.

Alors...

Cette question des espaces est complexe.

Une façon de l'aborder, du point de vue de l'élève, est peut-être celle de réfléchir à l'environnement personnel d'apprentissage ou l'environnement personnel de travail : se demander, du point de vue des enseignants, comment chaque élève travaille, comment il est installé chez lui, dans quelles conditions, de quels outils il dispose, quelles sont ses ressources, de quel accompagnement il peut bénéficier, quelles sont les affiliations...

Est-ce que le groupe de pairs, par exemple, peut constituer une aide ?

Ça, c'est une vraie question : comment chaque élève travaille, dans quel type d'espace, et quelle relation a cet espace avec l'école.

Une autre question, à mon avis, au sujet des espaces, c'est celle de la plateformisation des apprentissages, c'est-à-dire l'externalisation des apprentissages et une tendance que nous avons aujourd'hui à vouloir utiliser absolument des plateformes, ce qui peut finalement aboutir à une forme d'industrialisation de l'éducation, de normalisation, voire d'uniformisation.

Je crois que ça, c'est une tendance qui peut être intéressante, d'un côté, mais qui peut poser des problèmes, donc à laquelle, en tant qu'enseignants, il nous faut absolument réfléchir.

Enfin, la question des espaces.

On l'a vu, pendant le confinement, de façon extrêmement criante : la question des espaces pose le problème de l'inégalité entre les élèves, des inégalités sociales et de ce que l'école doit faire face à ça.

Romain Vanoudheusden, présentateur.

-Et est-ce qu'on a des solutions ?

Comment pourrait-on les pallier ?

Anne Lehmans, professeure en sciences de l'information et de la communication, Université de Bordeaux.

-Pallier les inégalités entre élèves, entre familles, c'est évidemment un des objectifs premiers de l'école.

Ce que l'école peut proposer, a minima, c'est un cadre propice aux apprentissages quelles que soient les conditions sociales des familles, mais aussi accompagner les élèves pour identifier des espaces, à l'extérieur de l'école, qui peuvent les aider, et je pense par exemple à des acteurs relais comme les médiathèques, à côté du CDI, bien sûr, les associations d'éducation populaire, les espaces publics numériques, les lieux culturels dans toute leur diversité...

Toutes ces alternatives à l'école qui peuvent...

être un soutien aux familles dans les usages numériques des élèves.

Romain Vanoudheusden, présentateur.

-On parle donc d'une multitude d'espaces.

Cheikh Ibra, comment l'enseignant peut-il cadrer ces espaces ?

Cheikh Ibra Ndiaye, enseignant formateur, INSPÉ - Université Paris-Est Créteil.

-On parle effectivement ici d'"espaces", au pluriel.

Si nous prenons, par exemple, la classification de Hall, il nous apprend que nous avons un espace intime, un espace personnel, un espace social et un espace public.

À mon sens, il ne s'agit pas tant de cadrer ces espaces, mais il s'agit plutôt de respecter l'espace intime et l'espace personnel, d'investir et de dynamiser l'espace personnel et social, et enfin de créer du lien dans l'espace public.

Concrètement, avant l'avènement du numérique, quand l'enseignant demandait à ses groupes d'élèves de travailler en groupes, en petits groupes, ils étaient obligés d'avoir une certaine proximité qui n'était pas toujours désirée.

De ce fait, ça pouvait occasionner un inconfort qui pouvait avoir une influence sur leur efficacité et leur capacité à collaborer pour le travail qui est demandé.

Aujourd'hui, avec le numérique, il existe des outils, des applications, des plateformes, qui permettent aux élèves de travailler en groupe sans pour autant avoir une proximité excessive.

Ils peuvent être à une distance sociale, ce que Hall appelle "l'espace de négociation".

Ils peuvent s'écouter, collaborer efficacement, sans pour autant qu'il y ait une violation d'espace intime ou d'espace personnel.

De la même manière, avant le numérique, la plupart des enseignants étaient cantonnés devant le tableau.

Aujourd'hui, on peut décloisonner cet espace-là, qui était de l'espace public parce que l'enseignant était très loin de ses élèves.

Aujourd'hui, il peut tout à fait, avec un outil nomade, s'approcher des élèves, tout en ayant la possibilité de projeter du contenu sur le tableau, tout en ayant, aussi, la possibilité d'avoir une interaction à une distance plus ou moins proche de ses élèves.

Et donc on a ici un espace formel, qui est l'espace classe.

C'est aussi le cas de la maison.

C'est aussi le cas du CDI.

Mais entre ces espaces, on a ce qu'on appelle les espaces interstitiels.

C'est des espaces où les enfants ne sont pas sous la responsabilité directe d'un adulte.

Ils se retrouvent seuls ou entre élèves.

C'est le cas des parcs, c'est le cas des transports, c'est le cas des couloirs.

Ces espaces sont bien évidemment plus difficiles à investir et sont plus complexes.

Néanmoins, aujourd'hui, on assiste à une volonté d'investir ces espaces, notamment avec des concepts nés avec le numérique, comme le mobile learning, le fast learning, et tout ce mouvement a donné naissance à un acronyme, d'ailleurs, qui est "AWATADAC", qui veut dire : "Any Where, Any Time, Any Device, Any Content".

En français, cela veut dire qu'on peut accéder à tout type de contenu avec n'importe quel terminal, n'importe où et n'importe quand.

Mais cela pose d'autres questions, c'est-à-dire : "Où mettre la limite de ce qu'on va investir du temps et du lieu de nos élèves ?"

et : "Où on leur laisse cet espace de liberté ?"

Crédits

  • Direction de publication : Marie-Caroline Missir
  • Production : Réseau Canopé
  • Partenariat : Pix
  • Licence : CC BY-NC-ND 4.0

Ressource produite avec le soutien du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse

Financé par le Gouvernement de la République française, liberté égalité fraternité, le plan France Relance et l'Union européenne (NextGenerationEU)