Le mythe du digital native (extrait webinaire)
L'expression digital native désigne les personnes ayant grandi avec le numérique. Ce terme est chargé des représentations des adultes sur la culture et les compétences numériques des jeunes. En quoi ces représentations créent-elles une fracture ? Et comment se positionner en tant qu'enseignant dans l'accompagnement des élèves ? Avec Jocelyn Lachance, maître de conférences en sociologie, et Iris Iriu, professeure-documentaliste et référente académique Éducation aux médias et à l’information. Extrait du webinaire « Pratiques numériques des élèves, les comprendre pour mieux les accompagner »."
Transcription
"Les pratiques numériques des élèves : les comprendre pour mieux les accompagner" "Zoom sur le mythe du digital native" "Iris Iriu, référente EMI" "Jocelyn Lachance, socio-anthropologue" Iris Irius, référente EMI.
-Les digital natives, ce sont ces enfants qui sont nés à l'ère du numérique et qui s'opposent à nous, qui sommes nés débranchés, voilà.
C'est vrai qu'il y a des représentations autour de ça et notamment la représentation d'élèves qui comprendraient mieux, seraient plus au courant que nous de ce qui se passe dans le monde du numérique.
Jocelyn Lachance, socio-anthropologue.
-Il y a quelques années, on a posé la question aux ados dans des enquêtes qualitatives, on leur a demandé : "Pensez-vous que vos parents savent moins de choses que vous sur le numérique ?"
Et ça a complètement déconstruit ce mythe du digital native, qui est critiqué depuis déjà très longtemps, car la plupart des ados nous ont dit : "Non, ils ne savent pas moins de choses", donc c'est intéressant.
Ils disaient : "Mon père fait telle chose et dans tel domaine de l'informatique, il est plus fort, les logiciels, il est plus fort.
Ma mère fait telle chose, elle est beaucoup plus compétente que moi, etc."
C'est assez intéressant parce que ça montre à quel point c'est un mythe complètement construit par les adultes.
Ça pose la question pourquoi, finalement, on garde des catégories comme ça, pourquoi, nous, en tant qu'adultes, on tient à des catégories pour mettre à distance les adolescents.
Iris Irius, référente EMI.
-Derrière ça, il y a beaucoup de représentations des enseignants par rapport à la culture des jeunes.
Quand on dit "digital native", on peut penser : "Ils se débrouillent mieux que moi", mais ils sont très différents.
Il y a une fracture entre leurs pratiques et mes pratiques.
Derrière ça, il y a l'idée qu'il y a des bonnes pratiques numériques et des mauvaises pratiques numériques.
Ce que je préfère dire, parce que ça dénigre quand même les pratiques des jeunes, et c'est dommage, ça serait de dire qu'il y a des pratiques plus adaptées à la scolarité, que l'élève n'arrive pas dans l'école en ayant une conscience très aigüe de ce qui est attendu en termes de compétences numériques et informationnelles, d'ailleurs, à l'école.
C'est quelque chose qu'il va devoir construire et notre rôle est de le faire monter en compétences.
Il faut définir des compétences numériques et informationnelles que l'école construit avec l'élève, bien s'exprimer sur un réseau social ou bien s'exprimer par mail, c'est une compétence professionnelle et scolaire.
Sourcer son information, diversifier les sources, ce sont des compétences scolaires.
Ça ne veut pas dire que les pratiques qu'ils ont en dehors de l'école sont mauvaises.
Jouer aux jeux vidéo n'est pas une mauvaise pratique numérique.
On ne peut pas se positionner et dire : "C'est pas bien."
Regarder YouTube n'est pas une mauvaise pratique informationnelle.
Il y a juste des attentes différentes.
C'est bien de les définir et d'en parler comme ça aux élèves, de se positionner en tant qu'enseignant avec des attendus.
Jocelyn Lachance, socio-anthropologue.
-C'est vrai que derrière cette appellation de digital native, il y a à mon avis quelque chose qu'on met de côté et qui est central, c'est simplement de se poser la question du sens que les adolescents donnent à leur comportement.
Et ça, c'est très important parce qu'on peut parfois avoir des pratiques très proches de celles des ados, mais ils ne vont pas nécessairement mettre la même signification.
Cette signification va être, très souvent, liée à la formation de l'identité.
Alors, pourquoi s'empêcher de se rappeler que les adolescents jouent leur identité ?
C'est ça, la question.
Pourquoi les ramener dans un usage utilitaire dans un usage utilitaire alors que c'est un usage identitaire ?
La réponse est assez facile et en même temps, il ne faut pas se flageller trop vite, parce que c'est compliqué.
Lorsqu'on commence à creuser, ça renvoie quand même à des questionnements très intimes, ça renvoie parfois aussi à nos propres relations avec les enfants que ce soit dans le domaine professionnel ou personnel, et donc, ça vient déplacer le débat du numérique vers quelque chose de parfois un peu plus difficile à discuter.
Mais à mon avis, la clé de tout ça, c'est de revenir au sens et de revenir, tout simplement, à l'hypothèse que derrière la pratique la plus anecdotique à nos yeux, a priori, il y a quelque chose de potentiellement important, d'investi émotionnellement très fortement.
Ce que je conseillerais, c'est de dire que finalement, retournons à l'hypothèse qu'il y a du sens.
OK, je n'aime pas ces jeux vidéo, OK, je n'aime pas ce qu'il ou elle fait sur TikTok, OK, je n'aime pas ça, mais supposons qu'il y a du sens.
De cette manière, on peut se réhabiliter comme interlocuteur potentiel.
Parce que si vous dites dans le numérique, ou dans les jeux vidéo pour reprendre cet exemple, ce n'est que du divertissement, il n'y a rien, vous comprenez que le jour où un adolescent, une adolescente va vouloir discuter de ce qui se joue fortement pour lui ou elle, il n'ira pas vers vous.
C'est une chose qu'on fait dans le quotidien en permanence, on s'invalide comme interlocuteur potentiel, et finalement, c'est nous qui creusons le fossé des générations.
"Extrait du webinaire 'Pratiques numériques des élèves : les comprendre pour mieux les accompagner'."
Crédits
- Direction de publication : Marie-Caroline Missir
- Production : Réseau Canopé
- Partenariat : Pix
- Licence : CC BY-NC-ND 4.0
Ressource produite avec le soutien du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse
